Imagination ou Raison… qui mène la danse ?

Les philosophes ont bien souvent eu tendance à dévaloriser l’imagination face à la raison… faut-il vraiment les suivre ?

 

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Otto Dix

Pascal : « C’est cette partie dominante dans l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours; car elle serait règle infaillible de vérité, si elle l’était infaillible du mensonge. Mais, étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant du même caractère le vrai et le faux. La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses.
Je ne parle pas des fous, je parle des plus sages ; et c’est parmi eux que l’imagination a le grand don de persuader les hommes. Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toute chose, a établi dans l’homme une seconde nature.
Elle a ses heureux, ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres ; elle fait croire, douter, nier la raison ; elle suspend les sens, elle les fait sentir ; elle a ses fous et ses sages et rien ne nous dépite davantage que de voir qu’elle remplit ses hôtes d’une satisfaction bien autrement pleine et entière que la raison.
Les habiles par imagination se plaisent tout autrement à eux-mêmes que les prudents ne se peuvent raisonnablement plaire. Ils regardent les gens avec empire ; ils disputent avec hardiesse et confiance ; les autres, avec crainte et défiance : et cette gaieté de visage leur donne souvent l’avantage dans l’opinion des écoutants, tant les sages imaginaires ont de faveur auprès des juges de même nature. Elle ne peut rendre sages les fous ; mais elle les rend heureux, à l’envi de la raison qui ne peut rendre ses amis que misérables, l’une les couvrant de gloire, l’autre de honte. »

Rousseau dans son Emile en appelle aussi à la Raison : « Pierre n’est jamais content! Et pourtant, autour de lui, on s’ingénie à lui proposer tout ce que le monde réel peut apporter de choses. Alors on se désespère : il ne sait pas ce qu’il veut. En tout cas, il a de la peine, c’est évident. Il se dit même très malheureux. D’où peut bien venir cette peine ? Cette peine vient d’une disproportion entre ce que le monde réel lui donne et ce que le monde qu’il imagine lui fait espérer: dans la réalité Pierre doit travailler, il doit régler ce qu’il demande sur le possible, sinon il ne l’atteint pas. Mais dans le monde imaginaire rien de résiste au château en Espagne que lui peint son imagination. Hélas le possible ne règle plus son imagination. Il lui faudrait utiliser sa raison pour mesurer les possibles et donc être moins malheureux. C’est d’ailleurs ce que les stoïciens disaient : occupe-toi de ce qui dépend de toi et qui est à ta portée. Épicure parlait des désirs vains qui ne sont ni naturels ni nécessaire et qui empoisonnent la vie: par exemple le désir d’immortalité… »

Bachelard a une approche bien différente de l’imagination dont il donne une définition particulière : « Pour le philosophe réaliste comme pour le commun des psychologues, c’est la perception des images qui détermine les processus de l’imagination. Pour eux, on voit les choses d’abord, on les imagine ensuite; on combine, par l’imagination, des fragments du réel perçus, des souvenirs du réel vécus, mais on ne saurait atteindre le règne d’une imagination foncièrement créatrice. Pour richement combiner, il faut avoir beaucoup vu. Le conseil de bien voir, qui fait le fond de la culture réaliste, domine sans peine notre paradoxal conseil de bien rêver, de rêver en restant fidèle à l’onirisme des archétypes qui sont enracinés dans l’inconscient humain. Nous allons cependant (…) réfuter cette doctrine nette et claire et essayer, sur le terrain qui nous est le plus défavorable, d’établir une thèse qui affirme le caractère primitif, le caractère psychiquement fondamental de l’imagination créatrice. Autrement dit, pour nous, l’image perçue et l’image créée sont deux instances psychiques très différentes et il faudrait un mot spécial pour désigner l’image imagée. Tout ce qu’on dit dans les manuels sur l’imagination reproductrice doit être mis au compte de la perception et de la mémoire. L’imagination créatrice a de toutes autres fonctions que celles de l’imagination reproductrice. A elle appartient cette fonction de l’irréel qui est psychiquement aussi utile que la fonction du réel si souvent évoquée par les psychologues pour caractériser l’adaptation d’un esprit à une réalité estampillée par les valeurs sociales. Précisément cette fonction de l’irréel retrouvera des valeurs de solitude. La commune rêverie en est un des aspects les plus simples. Mais on aura bien d’autres exemples de son activité si l’on veut bien suivre l’imagination imaginante dans sa recherche d’images imagées. »

Faut-il alors réhabiliter l’imagination face à la Raison ?

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