Y a-t-il de l’indicible – 12 Mars à 10h30 – Bibliothèque de Nemours

_JM05335Robert Antelme écrivait en 1947 l’avant propos de son unique livre L’espèce humaine. En voici un extrait :

« Dès les premiers jours cependant, il nous paraissait impossible de combler la distance que nous découvrions entre le langage dont nous disposions et cette expérience que, pour la plupart, nous étions encore en train de poursuivre dans notre corps […] Cette disproportion entre l’expérience que nous avions vécue et le récit qu’il était possible d’en faire ne fit que se confirmer par la suite. Nous avions donc bien affaire à l’une de ces réalités qui font dire qu’elles dépassent l’imagination. »

_JM05320Et Semprun de son côté affirmait quelques années plus tard dans L’écriture ou la vie :

« Il y aura des survivants, certes. Moi, par exemple. Me voici survivant de service, opportunément apparu devant ces trois officiers d’une mission alliée pour leur raconter la fumée du crématoire, l’odeur de chair brûlée, les appels sous la neige, les corvées meurtrières, l’épuisement de la vie, l’espoir inépuisable, la sauvagerie de l’animal humain, la grandeur de l’homme, la nudité fraternelle et dévastée du regard des copains.
Mais peut-on raconter ? Le pourra-t-on ? »
« Le doute me vient dès ce premier instant.
Nous sommes le 12 avril 1945, le lendemain de la libération de Buchenwald. L’histoire est fraîche, en somme. Nul besoin d’un effort de mémoire particulier. Nul besoin non plus d’une documentation digne de foi, vérifiée. C’est encore au présent, la mort. Ca se passe sous nos yeux, il suffit de regarder. Ils continuent de mourir par centaines, les affamés du Petit Camp, les Juifs rescapés d’Auschwitz.
Il n’y a qu’à se laisser aller. La réalité est là, disponible. La parole aussi. »
« Pourtant, un doute me vient sur la possibilité de raconter. Non pas que l’expérience vécue soit indicible. Elle a été invivable, ce qui est tout autre chose, on le comprendra aisément. Autre chose qui ne concerne pas la forme d’un récit possible, mais sa substance. Non pas son articulation, mais sa densité. »

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Nombre de livres de témoignages ont été publiés. Nous ont-ils transmis autre chose que des faits ? Le langage a-t-il le pouvoir de dire l’expérience dans sa vérité… ou lui faut-il le recours à l’art… à cette forme particulière de l’imagination quand elle se fait création ?

En 1947, cette revue était publiée par les édition Michel de Romilly regroupant les dessins de Léon Delarbre, artiste résistant revenu des camps :

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img252Les intellectuels ne sont parvenus à prendre possession de cet « événement » que 20 ans plus tard… Il aura fallu tout ce temps de rumination pour saisir et pour en dire quelque chose ! Pourquoi ? Parce que l’événement était traumatique ? Parce que personne n’y croyait ? Parce qu’il y a de l’indicible et qu’il faut parvenir à le dire malgré tout ? Peut-être toutes ces raisons à la fois !

Pourtant, Jacques Rancière dans son article “S’il y a de l’irreprésentable” in L’art et la mémoire des camps, représenter, exterminer affirme ceci :

« […] l’usage inflationniste de la notion d’irreprésentable et de toute une série de notions auxquelles elle se connecte volontiers : l’imprésentable, l’impensable, l’intraitable, l’irrachetable, etc. Cet usage inflationniste fait en effet tomber sous un même concept et entoure d’une même aura de terreur sacrée toutes sortes de phénomènes, de processus et de notions, qui vont de l’interdit mosaïque de la représentation à la Shoah, en passant par le sublime kantien, la scène primitive freudienne, le Grand Verre de Duchamp ou le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch. »

Plus loin il compare l’écriture de Robert Antelme à celle de Flaubert, montrant ainsi que l’écriture concentrationnaire n’a pas trouvé son mode propre.

philozart - article éclaireur-1

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